« La ville de Roubaix a gagné en fraternité »

Un mois après les attentats de Charlie Hebdo, l’heure est au bilan pour le gouvernement et les médias. Pourtant, il n’y a pas qu’à Paris que l’affaire a fait du bruit. Beaucoup de regards ont aussi été tournés vers Roubaix. On a connu les témoignages des habitants mais qu’en est-il des élus roubaisiens ? Rencontre avec Max-André Pick, premier adjoint au maire de Roubaix, Guillaume Delbar.

    La mairie de Roubaix où travaille Max-André Pick, premier adjoint au maire.

La mairie de Roubaix où travaille Max-André Pick, premier adjoint au maire.

Comment, dans un contexte roubaisien sensible et lors d’une crise aigue, fait-on face à un événement pareil lorsque l’on est élu chargé d’administrer la ville et d’amener l’ordre ?

A la mairie, on s’est réuni et on s’est dit qu’il fallait que les Roubaisiens se regroupent pour que tout le monde puisse s’exprimer, pour protéger la liberté d’expression et pour dire non à cette barbarie. Le maire de la ville, Guillaume Delbar, a donc décidé d’organiser dès le jeudi soir un rassemblement sur la Grand Place (Roubaix est la première ville à organiser ce rassemblement, ndlr). Environ 1.000 personnes se sont réunies. On s’est vite rendu compte qu’il y avait un avis commun, des valeurs partagées. La ville s’est montrée très solidaire, fraternelle, toutes communautés confondues.

Qu’avez-vous fait pendant cette cérémonie ?

Le maire a expliqué notre attachement aux valeurs de la liberté et il a donné la parole aux autorités religieuses, tout particulièrement au président de la coordination des mosquées de Roubaix. Ce dernier a condamné fermement les attentats et a rappelé qu’il ne fallait pas confondre quelques cinglés avec la communauté musulmane qui n’a rien à voir avec ces gens se prétendant de la même religion. Il fallait aussi montrer que la communauté musulmane n’y était pour rien. On aurait pu avoir des cinglés d’une autre religion ou même laïcs, on ne serait pas allé voir les autres religions ou les laïcs pour leur demander s’ils cautionnaient cela ou pas.

Ce mercredi 7 janvier, dès que vous avez appris la mauvaise nouvelle, avez-vous eu une crainte particulière ?

Non pas vraiment. C’est après que je me suis rendu compte de la possibilité que les musulmans puissent se sentir concernés directement. Et certains l’ont mal vécu ! Une fois que je les ai rencontrés, j’ai senti une forme de désarroi de la part de certains musulmans qui disaient que ce n’était pas leurs histoires, pas leurs vies, pas leurs convictions. Mais d’un autre côté, ils n’ont pas le choix de ne pas rester muet face à cet événement au risque justement d’être pointé du doigt.

Guillaume Delbar, le maire de Roubaix, a insisté sur les bonnes relations entre la communauté musulmane et les autres habitants. Comment gère-t-il ces relations ?

Nous avons des relations permanentes avec les communautés religieuses. Il y a six mosquées à Roubaix, six pagodes, six temples du culte protestant et treize paroisses. Ce sont des gens que l’on voit tout le temps. La seule difficulté est que dans la religion musulmane, il n’y a aucune hiérarchie. Ce n’est simple pour personne donc nous avons créé avec les musulmans de Roubaix une coordination de mosquées où chaque mosquée est gérée par une association cultuelle avec un président. Les présidents de ces six associations se réunissent régulièrement et tous les deux mois, le maire, les présidents et moi-même nous retrouvons pour discuter de leurs projets et de leurs situations. C’est une vieille habitude à Roubaix, ce n’est pas nous qui l’avons instaurée. Il y a un vrai respect entre nous.

Vous dites que vous n’avez pas forcément entendu de gros dérapages dans la ville. Pourtant, la presse a relayé certaines informations comme une inscription sur un mur de la ville, un sac oublié dans un bus ou encore un jeune de 20 ans qui a été arrêté pour des propos faisant l’apologie du terrorisme. Ces informations sont-elles confirmées ?

On parle d’un sac oublié mais quel est le rapport avec Charlie ? Un jeune qui, sur un ton que je ne connais pas, plaisanterie ou non, dit un propos comme celui-là et on me demande comment va Roubaix ? Il y a 100.000 habitants à Roubaix, qu’il y ait quelques abrutis dans cette ville, c’est normal. La seule chose tangible et vraie est effectivement l’inscription sur le mur. Mais pour autant, cette ville est-elle sous tension ? Non. Cette ville vit moins bien qu’avant ou après Charlie ? Non. Rien n’a changé et je pense même que la ville a gagné en fraternité. Les laïcs et les religieux se sont parlés et chacun a pris conscience qu’on avait tous notre petite part d’efforts à faire pour un mieux vivre ensemble.

Quelles sont les leçons que vous pouvez retirer de cet événement ?

Je ne souhaitais bien évidemment pas que cela se produise. Mais cela a eu des effets relativement positifs dans le sens où ça a amené chacun à réfléchir à la liberté d’expression, à accepter que d’autres aient des idées différentes sur un même sujet. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas du même avis qu’on est un imbécile ou un ennemi. Le caricaturiste est là pour faire rire. La seule chose qui ne doit pas exister est le propos antisémite ou islamophobe.

Propos recueillis par Charlotte BENOIST