Les étudiants d’histoire écrivent le livre d’or des étudiants morts pour la France

Raconter le parcours personnel, académique, professionnel et militaire de ces disparus, tel est le défi que se sont lancés les étudiants de 3e année de licence histoire (promotion 2025-2026). S’inspirant des livres d’or rédigés au lendemain de la Première Guerre mondiale, ils ont cherché dans les dossiers universitaires, les documents de l’armée et toutes les sources qui leur permettaient de reconstituer l’histoire de ces personnes pour raviver leur mémoire.

Moins de 40 ans après sa fondation, l’Université catholique de Lille fait face à l’épreuve de la Grande Guerre. Outre la rupture académique provoquée par l’occupation allemande, la séparation avec le reste du pays et le départ de nombreux habitants, l’institution perd près du tiers de ses membres et anciens étudiants mobilisés. Leur disparition marque profondément la communauté qui érige de nombreux mémoriaux pour conserver leur souvenir. Cependant, leur histoire est impossible à connaître avec seulement quelques lettres inscrites sur un mur. Le travail des étudiants a été encadré par trois experts de l’Université :

Philippe DIEST :
maître de conférences en histoire contemporaine, responsable pédagogique de la licence histoire (2017-2025) et du master Patrimoines, Musées et Numérique, ses recherches portent sur l’histoire du fait militaire, les patrimoines guerriers et les processus mémoriels. À travers ses publications et ses expertises, il participe à la compréhension des spécificités des régions septentrionales face à la guerre depuis le XIXe siècle.
Nicolas MONTAGNE :
enseignant en histoire-géographie dans le secondaire, il est chargé d’enseignement vacataire à l’Université catholique de Lille. Co-commissaire de l’exposition « Officiers sous toutes les coutures ! De Gaulle parmi les autres (1909-1940) », organisée à la Maison natale Charles de Gaulle en 2023-2024, il mène des actions culturelles valorisant l’histoire de l’institution militaire.

Défilé des libérateurs britanniques en octobre 1918 – Bibliothèque municipale de Lille (C 5 015)

Linda VENDEVILLE :
archiviste à l’Université catholique de Lille depuis plus de dix ans, elle est engagée dans la valorisation du patrimoine écrit et œuvre à faire vivre la mémoire de l’institution. À l’occasion du Centenaire de la Grande Guerre, elle a réalisé un premier inventaire des membres de la communauté universitaire Morts pour la France et a contribué aux travaux consacrés à la presse clandestine dans le Nord occupé. En 2025, elle a coordonné l’ouvrage 150 trésors d’une Université tournée vers l’avenir.

 

Retour sur la cérémonie de commémoration des défunts de la Première guerre mondiale

Le 6 novembre 2025, les étudiants de la licence Histoire de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Catholique de Lille ont participé activement à la cérémonie de commémoration des défunts de la Première guerre mondiale. A cette occasion, ils ont partagé un projet en cours qui leur tient à cœur, en donnant lecture des parcours des étudiants de l’Université Catholique de Lille morts pour la France lors de la Grande Guerre, extraits du livre d’or qu’ils réalisent dans le cadre de leurs cours.

Leur professeur, Nicolas Montagne, présente le projet :

Ayant à cœur de valoriser l’histoire de l’Université Catholique de Lille et de renforcer l’attachement identitaire des étudiants à celle-ci, Philippe Diest a porté un projet ambitieux et original : écrire le livre d’or des étudiants morts pour la France lors de la Grande Guerre. Renouer avec la tradition du livre d’or s’est révélé être une initiative extrêmement riche pédagogiquement au-delà de son objectif commémoratif dans le cadre des 150 ans de l’institution.

Un livre d’or est un geste de reconnaissance porteur d’une grande charge symbolique et émotionnelle, un hommage collectif d’une institution, d’une profession ou d’une communauté pour le sacrifice individuel de ses membres au nom du pays. En reprenant cette ancienne forme d’hommage, ce projet ambitionne de perpétuer la mémoire des anciens étudiants et professeurs de la « catho », de donner un autre relief aux plaques commémoratives dispersées dans ses différents couloirs.

Ce projet a permis de créer un parcours d’initiation à la recherche pour des étudiants de licence désireux de se lancer, enfin, dans la fabrique de l’histoire. Plonger les étudiants au cœur des démarches, des difficultés, des errements d’une recherche historique a été l’aiguillon animant l’esprit de ce cours porté par M Diest et par moi-même. Cette démarche pédagogique n’aurait pu voir le jour sans les travaux pionniers de Madame Vendeville, archiviste de l’institution. Dans L’Université Catholique dans la Grande Guerre, publié pour le centenaire de la première guerre mondiale, Madame Vendeville a patiemment recensé l’ensemble des membres de l’institution déclarés morts pour la France lors de ce conflit. Près de 421 étudiants et professeurs ont été identifiés, dont un certain nombre n’ont pas été honoré sur les plaques commémoratives inaugurées dans les années 1920. La délimitation de ce corpus a permis de faire exister ce projet pédagogique, en fournissant une base nominative précise, point de départ de toute démarche prosopographique, démarche au cœur de cet exercice formateur.

Ayant la charge d’une vingtaine d’individus, chaque étudiant est un acteur clé de cette étude, du choix des données à collecter jusqu’à la rédaction des notices biographiques de ce futur livre d’or. De la confrontation aux sources primaires jusqu’aux analyses statistiques et lexicales d’une étude prosopographique, les étudiants ont découvert des fonds d’archives très variés (dont ceux de la catho) et les exigences d’une démarche collective de recherche.

Enfin, et certainement l’essentiel, un projet ne peut vivre que par l’investissement de ceux qui partagent son ambition. A cet égard, les étudiants se sont pleinement engagés dans cette initiative et nous tenons à les en remercier vivement. En espérant que ce travail puisse conforter chez eux le désir de contribuer à l’écriture de l’histoire et à transmettre à la jeune génération une part de la mémoire de la Grande Guerre.

Philippe Diest, enseignant-chercheur en Histoire, nous partage les éléments historiques qui ont nourri ce travail de mémoire : 

Le 1er août 1914, la mobilisation générale est déclarée. Les étudiants, les anciens étudiants et les professeurs ayant réalisé leur service militaire sont rappelés sous les drapeaux, rejoints par des volontaires qui s’engagent pour protéger la patrie. Ce sont 1518 membres de la communauté universitaire qui rejoignent l’armée. Cependant, la guerre qui doit se dérouler en Allemagne a lieu en France et aboutit à l’invasion de Lille en octobre. Ceux qui ont intégré l’armée poursuivent la guerre avec courage et résignation, coupés de leurs proches. Les autres, trop jeunes ou trop âgés pour revêtir l’uniforme ou oubliés par la mobilisation, vivent sous occupation allemande et luttent également, pour la survie, pour l’honneur, pour le moral, à l’exemple du journal L’Oiseau de France du professeur en pharmacie Joseph Willot qui s’oppose clandestinement à la propagande allemande jusqu’à son arrestation en décembre 1916. La petite histoire de l’Université Catholique de Lille rejoint parfois la grande histoire de France, avec l’exemple de Jean Debout, dont le nom est inscrit sur la plaque de la faculté de droit : sergent du 33e RI d’Arras, il meurt d’une balle dans la tête sur le pont de Dinant le 15 août 1914. Son corps retombe et protège un certain Charles de Gaulle, alors lieutenant dans ce même régiment, et qui lui ne sera que blessé à la jambe.

Si Lille est libérée en octobre 1918 et l’armistice signé un mois plus tard, il faut attendre la démobilisation qui dure jusqu’à la fin de l’été 1919 pour tirer le bilan mortifère de cette guerre. La disparition de certains membres de la communauté de l’Université avait déjà été annoncé dans le Bulletin de guerre des facultés catholiques de Lille qui paraissait en zone libre mais le nombre est bien plus élevé : 432 personnes, soit un peu moins du tiers des mobilisés, sont mortes. Le besoin de se souvenir de ces disparus se fait immédiatement sentir au-delà des monuments aux morts communaux pour conserver la mémoire propre à l’université et rappeler que les catholiques ont prouvé, par le sacrifice suprême, leur ralliement à la République dont ils semblaient l’ennemi depuis 1870.  En juin 1920, la faculté de médecine érige sa plaque en hommage à ses morts ; en novembre, l’ICAM l’imite ; en juin 1921, la faculté de droit fait de même ; en juin 1922, c’est au tour de HEI ; en juillet 1924, le séminaire installe sa plaque dans la chapelle qui se situait au premier étage. Toutes les facultés n’érigent pas de monument aux morts mais conservent la mémoire de leurs disparus à travers d’autres supports, les messes du souvenir, les discours de remise de diplôme, les bulletins des facultés mais également des livres d’or.

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